Maroc. La haine comme preuve de réussite.
Publié : 12 juillet 2026 | Lecture : 6 min | Rubrique : États
IUn quart de finale qui n’est plus un incident
Cette semaine, la France affronte le Maroc en quart de finale de la Coupe du monde 2026. En décembre 2022, la même affiche a produit deux récits parallèles : une demi-finale historique sur le terrain, un déferlement de haine en dehors. Comptes racistes, fantasmes d’émeutes, chroniqueurs sommant les binationaux de choisir leur camp. Quatre ans plus tard, la même affiche s’annonce comme un classique du football mondial. Ce déplacement du récit n’a rien d’un accident. C’est un résultat.
Le Maroc offre un cas d’école pour une raison précise : voilà un État qui a compris que la visibilité attire l’attaque, et qui a bâti en conséquence. L’hostilité qu’il reçoit est proportionnelle à la position qu’il occupe. Chaque victoire sportive, chaque succès diplomatique, chaque record touristique produit son pic d’hostilité : réseaux régionaux rivaux, milieux d’extrême droite européens, campagnes concertées. Rabat ne cherche pas à faire taire le bruit. Rabat accumule des actifs qui le rendent vain.
IIVingt ans d’actifs, pas une campagne
La réputation d’un État ne se décrète pas dans un plan de communication annuel. Elle se capitalise. Le tourisme en donne la mesure : la courbe marocaine traverse une pandémie qui efface 80 % des arrivées, puis remonte au-dessus de sa tendance. En 2024, le royaume dépasse l’Égypte et devient la première destination du continent. L’objectif affiché pour 2030 est de 26 millions de visiteurs. Une telle courbe ne se construit pas avec des messages. Elle se construit avec des lignes aériennes, des stades, des accords, et un récit tenu assez longtemps pour devenir un fait.
La courbe que l’hostilité n’a jamais infléchie
ARRIVÉES DE TOURISTES INTERNATIONAUX AU MAROC · MILLIONS
SOURCES : OBSERVATOIRE DU TOURISME DU MAROC / ONMT. LA LIGNE POINTILLÉE INDIQUE L’OBJECTIF OFFICIEL, NON UNE PRÉVISION.
IIICinq défaites avant la victoire
Le vrai enseignement du dossier marocain tient aux cinq candidatures perdues qui précèdent la désignation pour 2030. 1994, 1998, 2006, 2010, 2026 : cinq échecs publics, le dernier par 134 voix contre 65. La plupart des États enterrent ce genre d’humiliation. Rabat en a fait un récit de constance : chaque candidature a laissé des stades, des dossiers techniques, des relations à la FIFA et dans les fédérations africaines. Quand est venu le tour de 2030, il n’y avait plus de débat.
Six candidatures, une désignation
LES CANDIDATURES DU MAROC À L’ORGANISATION DE LA COUPE DU MONDE
SOURCE : FIFA. LA CANDIDATURE 2030 EST PORTÉE AVEC L’ESPAGNE ET LE PORTUGAL.
IVL’hostilité, et ce que Rabat en fait
Décembre 2022 en reste la démonstration. Pendant que les Lions de l’Atlas battaient la Belgique, puis éliminaient l’Espagne et le Portugal, l’internet francophone se remplissait d’un autre feuilleton : appels à la haine, obsession des drapeaux, supporters confondus avec des émeutiers, joueurs visés par des injures racistes. Un État moins préparé aurait répondu par le communiqué indigné, c’est-à-dire par rien.
La réponse marocaine a pris une autre forme. D’abord l’image : une équipe qui fête la victoire avec ses mères devant les caméras du monde entier, des supporters filmés en train de nettoyer les tribunes, une carte du royaume brandie à chaque étape. Ensuite les relais : une diaspora de cinq millions de personnes qui occupe l’espace des commentaires plus vite que les comptes hostiles. Enfin l’agenda : en dix-huit mois, le royaume obtient la désignation pour 2030, puis la reconnaissance française sur le Sahara. À chaque provocation répond une position gagnée, et non un droit de réponse.
Il ne voyait pas pourquoi le Maroc s’interdirait de rêver de la gagner.
WALID REGRAGUI, SÉLECTIONNEUR DU MAROC, DÉCEMBRE 2022Il faut voir cette hostilité pour ce qu’elle est : un flux permanent, organisé en partie, opportuniste pour le reste, relancé à chaque affiche. Elle ne disparaîtra pas. Le quart de finale de cette semaine en soulèvera une nouvelle vague, quoi qu’il arrive sur le terrain. La différence tient à ce qu’elle se brise aujourd’hui sur un actif consolidé : première destination touristique du continent, un ancrage à la FIFA, des reconnaissances diplomatiques de premier rang. L’hostilité n’a plus prise sur la trajectoire. Elle ne fait plus qu’indiquer l’altitude atteinte.
- L’hostilité suit la visibilité comme l’ombre suit le corps. Un État en ascension sera attaqué au sommet de chacun de ses succès. La capacité de riposte se budgète avant la victoire, jamais après.
- La réputation d’un État est une infrastructure, pas une campagne. Elle se mesure en actifs capitalisés sur vingt ans : lignes aériennes, stades, reconnaissances, récits tenus. Ce qui se bâtit en trois mois se détruit en trois jours.
- Les défaites documentées font partie du capital. Cinq candidatures perdues, assumées et capitalisées, valent mieux qu’un palmarès retouché. La constance est le seul récit qu’un adversaire ne peut pas retourner.
- On ne répond pas à l’hostilité par un démenti, mais par une position. Le communiqué indigné nourrit la séquence de l’adversaire. La position gagnée la referme.
Traduit de l'anglais. Lire l'original.